Apollinaire Ouédraogo :  »L’équipe nationale n’est pas un laboratoire d’essais. »

Après l’élimination des Étalons à la CAN 2025 et le limogeage de Brama Traoré, CS Média a eu un entretien avec Apollinaire Ouedraogo, ancien joueur du RCK, ancien dirigeant de Thornaby FC en Angleterre, et également agent de joueurs aujourd’hui, pour donner son analyse sur la situation.

CSM :Comment avez-vous appris la nouvelle du limogeage de Brama Traoré ? Est-ce une surprise pour vous ?

APO :Tous les indices annonçant un éventuel limogeage de M. Brama Traoré étaient devenus flagrants bien avant la CAN. Cependant, je pense que la Fédération aurait dû prendre le temps d’évaluer la situation avec davantage de recul, et surtout de mettre en place des mesures et des moyens appropriés pour identifier un successeur à la hauteur. Il n’y avait pas d’enjeu immédiat justifiant une telle précipitation. L’expérience a montré que les choix hâtifs dans ce domaine finissent souvent par se révéler contre-productifs, et le Burkina Faso est bien placé pour en tirer les leçons.

D’ailleurs, cette manière de limoger les sélectionneurs crée systématiquement une pression inutile pour trouver rapidement un remplaçant, et, très souvent, nous passons à côté des meilleurs profils.

Appolinaire Ouédraogo/ Agent FIFA

Peut-être que ce travail a déjà été fait en amont, et peut-être même qu’un profil de haut niveau est déjà ciblé pour le banc de touche.

CSM :Qu’est-ce qui explique la défaite humiliante des Étalons face à la Côte d’Ivoire ?

APO :Je parlerais simplement d’une défaite, et non d’une « défaite humiliante ». Cette même Côte d’Ivoire, que je respecte énormément, s’est inclinée 4-0 sur ses propres installations, lors de sa propre fête, il y a à peine un an. C’est cela, le football.

Cela dit, si l’on parle de notre prestation globale à la CAN, je dirais que le Burkina Faso est passé à côté bien avant le début de la compétition. Permettez-moi même de dire que nous avions mentalement « consommé » la catastrophe avant d’arriver au Maroc. Nos propres actions donnaient l’impression d’un vote de défiance envers l’équipe, au point où nous avons jugé nécessaire de renforcer le « Team Brama » avec des techniciens supplémentaires, démontrant ainsi notre manque de confiance.

Les Étalons du Burkina Faso à la CAN 2025

Psychologiquement, nous avons presque préparé nos adversaires à ne pas nous craindre, alors qu’en réalité, le Burkina Faso devrait aujourd’hui être redouté sur n’importe quel terrain. Je me demande d’ailleurs comment M. Brama et ses joueurs ont réussi à franchir la phase de groupes dans de telles conditions.

En tant qu’observateur, je pense que ce que nous avons vécu est la conséquence logique de notre impréparation avant les hostilités. Nous avons misé sur des miracles, nourris par l’espoir et les qualités individuelles de nos joueurs, sans jamais parvenir à bâtir une équipe réellement prête. Et cela finit toujours par se payer cash.

CSM :Les joueurs sélectionnés méritaient-ils leur place ?

APO :Avant tout, faisons attention lorsqu’il s’agit des joueurs. Chaque athlète mérite sa chance, et le rêve de tout sportif est de défendre les couleurs de son pays.

Cela dit, je déplore une fois de plus notre refus de nous conformer à des exigences basiques pour un pays qui regorge aujourd’hui de talents. J’ai souvent plaidé pour que la Direction technique nationale établisse des critères de sélection clairs. Cela aide énormément à faire les meilleurs choix.

Il y a quelques années, je ne me serais pas exprimé ainsi. Mais aujourd’hui, nous avons tellement d’options que nous devons passer à une logique de mérite. La Direction technique devrait être en mesure de fournir un guide de sélection à tout entraîneur : priorité aux joueurs de première division, prise en compte du niveau des championnats, du temps de jeu, de la régularité, etc.

Brama Traoré/ ex coach des Étalons

Le sélectionneur reste bien sûr le seul maître à bord et peut convoquer qui il juge nécessaire. Mais s’il choisit des joueurs hors critères, il doit pouvoir justifier ses décisions à la direction technique et en assumer la responsabilité. Cela éviterait beaucoup de polémiques.

C’est un privilège, pour le Burkina Faso, d’en être arrivé à un stade où l’on peut parler de critères de sélection. Il y a quelques années, il suffisait de jouer en D2 française pour être une star au Faso. Aujourd’hui, nous avons évolué. Avec tous ces talents à travers le monde, nous devons nous discipliner collectivement.

Regardez Simon Adingra : meilleur jeune joueur de la CAN, héros de la Côte d’Ivoire il y a moins d’un an… et absent de ce tournoi. Rien n’est magique. Tout se travaille avec rigueur.

CSM :Pourquoi le Burkina Faso n’arrive-t-il toujours pas à remporter une étoile ?

APO :La réponse est simple : nous courons derrière l’étoile, alors que l’étoile ne se chasse pas, elle se mérite.

Il faut arrêter de faire de la CAN un projet en soi. Les vrais projets sont ceux qui visent le développement réel de notre football. Malheureusement, ces projets sont constamment masqués par l’obsession des compétitions et de l’équipe nationale.

Il est temps de laisser les équipes nationales à ceux qui s’y connaissent et de travailler sérieusement sur le développement à long terme. Les étoiles se poseront d’elles-mêmes sur notre maillot quand ce travail sera bien fait.

Les Etalons

CSM :Certains estiment que nous n’avons pas l’effectif nécessaire pour remporter une CAN. Êtes-vous d’accord ?

APO :Je ne suis pas sûr que quelqu’un qui comprend réellement le football puisse dire cela.En termes d’effectif, le Burkina Faso possède aujourd’hui le meilleur de son histoire : quatre joueurs en Premier League, des cadres en Bundesliga, en Ligue 1, et parmi les meilleurs à leurs postes sur le continent.

On peut débattre de la notion d’équipe, car un bon effectif ne fait pas forcément une bonne équipe. Mais en termes de qualité individuelle, nous sommes parmi les meilleurs en Afrique.

CSM :Quel entraîneur pour remplacer Brama Traoré ?

APO :L’équipe nationale n’est pas un laboratoire d’essais.Le Burkina Faso ne peut plus se permettre de recruter des sélectionneurs non éprouvés.

Mais avant même de chercher un entraîneur, il faut définir notre identité de jeu et notre projet. Ensuite seulement, nous pourrons recruter un sélectionneur qui corresponde à cette identité, et lui donner le temps et les moyens nécessaires pour réussir.

CSM :Quelles solutions pour la sélection burkinabè ?

Appolinaire Ouédraogo avec les staff de Thornaby FC

La première solution, c’est d’arrêter de faire de la sélection le projet moteur du sport burkinabè. Pour le reste, il est vrai que ce qui marche chez les autres n’est pas forcément ce qui marchera chez nous. Néanmoins, en tant qu’ancien président de club dans la pyramide du football anglais et dans la Northern League en plus, la deuxième plus vieille ligue du monde après la Premier League, je pense avoir beaucoup appris et étudié, notamment comment les plus grands ont pu se développer. Je peux donc affirmer sans ambiguïté que j’ai des solutions.

Cependant, permettez-moi de vous dire que les solutions pour le destin de toute bonne cause nationale ne se propagent pas à travers les journaux, sur les chaînes de télévision, encore moins sur les réseaux sociaux. Je suis également convaincu qu’il y a beaucoup de compatriotes, comme moi, dans le pays et à l’étranger : anciennes gloires, dirigeants, anciens joueurs et anciennes joueuses, qui peuvent véritablement apporter des solutions qui changeront le destin de notre sport en général. Nous devons être sincères envers ces anciennes gloires et leur tendre l’oreille, car ce sont les premiers qui peuvent apporter des solutions. Comment peut-on se sacrifier pendant des années pour une équipe, échouer pendant longtemps et ne pas connaître ses propres faiblesses ? Pensez-vous que toutes nos anciennes gloires soient incapables de savoir où elles ont échoué et comment éviter les mêmes erreurs ? Il est impératif de laisser de l’espace à ces anciennes gloires, sinon nous continuerons à faire des montagnes russes, surtout avec l’équipe nationale. Tous les pays européens ont réussi dans le football grâce à leurs anciennes gloires, et cela, jusqu’à aujourd’hui.

Appolinaire Ouédraogo à la présidence de Thornaby FC

Le comble, c’est qu’il y a de l’espace, et suffisamment d’espace, pour travailler avec eux, à condition qu’il y ait une réelle volonté de le faire.

Cela dit, je tiens à ne pas oublier de mentionner que nous ne devons pas non plus ignorer l’effort des autorités compétentes qui, jusqu’à présent, ont permis d’éviter le chaos, qui était pourtant imminent à un moment donné et qui aurait pu nous conduire sous la normalisation de la FIFA. Il faut donc saluer cette stabilité retrouvée et espérer que nous serons capables de réinventer notre football. Rome ne s’est pas construite en deux jours. Dans notre cas, le plus important est déjà acquis, puisque les autorités sont favorablement engagées pour le sport. Profitons-en.

 

Entretien Réalisé par Moussa Ramdé

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